Le Legs Amez-Droz vu par Jean-Marie Dunoyer

Pour cette nouvelle présentation du legs Amez-Droz, le département des arts plastiques a choisi de se baser sur le texte rédigé par Jean-Marie Dunoyer dans la préface du catalogue Legs Yvan et Hélène Amez-Droz de 1980. Ce texte permet de mettre en lumière la méthode d’acquisition d’Yvan et Hélène Amez-Droz et d’en révéler le côté atypique. Cette démarche a été entreprise en collaboration avec l’Institut d’Histoire de l’Art et de Muséologie (IHAM) de l’Université de Neuchâtel.

Historique
Yvan Amez-Droz, industriel neuchâtelois et collectionneur d’art, a vécu la plus grande partie de se vie à Paris et y est décédé en 1976. Il a alors légué par testament un prestigieux ensemble de tableaux, d’œuvres sur papier et de sculptures à la Ville de Neuchâtel, à laquelle il était resté très attaché. Après de longues tractations juridiques, le legs finit par entrer au Musée d’Art et d’Histoire en 1979. Yvan Amez-Droz associa à ce legs le nom de sa sœur, Hélène, qui n’aurait semble-t-il pas participé à la constitution de la collection. Pour accueillir dignement le legs, le musée lui consacra, en 1980, une salle spéciale, ainsi que la publication d’un catalogue richement illustré dont la rédaction fut confiée à Jean-Marie Dunoyer, alors critique d’art au journal « Le Monde ».

Caractère de la collection
La formation de collectionneur d’Yvan Amez-Droz est très peu connue. Cependant, l’étude menée sur la littérature du début du XXème siècle permet de comprendre son choix d’acquisitions d’un groupe de peintres cohérent : de Corot à Derain, des précurseurs aux néo-impressionnistes. Les écrits célèbres du temps, de critiques tel Théodore Duret ou d’artistes comme Paul Signac, tentent tous de créer une généalogie de la modernité qui part de Delacroix, Corot pour aboutir aux impressionnistes. A cette époque en effet, toute la littérature, autant littéraire que artistique, se basait sur l’impressionnisme et sa « modernité » comme critère de valeur. Ainsi, le type de collectionneur, qui se distingue dans les années 1920-1930, puise dans le passé des précurseurs de l’art de son temps. C’est pourquoi le Legs Amez-Droz tente de retracer une généalogie autour de l’impressionnisme, représenté de manière significative et de qualité dans cette collection.
La question du « nom » et de la typologie artistique semble être capitale dans la collection d’Yvan et Hélène Amez-Droz. Cette composante relie étroitement le nom d’un artiste à l’image mentale que se fait le connaisseur d’une peinture représentant parfaitement la main et le style de l’artiste. Les collections du début du XXème siècle étaient fortement influencées par cette composante crée par le marché de l’art. Or, dans le legs Amez-Droz, beaucoup d’œuvres ne satisfont pas cette typologie, ainsi Degas et son curieux mais splendide paysage, Courbet et son bord de mer étrangement désert, le Paysage avec habitations attribué à Cézanne…Cette collection contient soit des œuvres atypiques de grands et prestigieux peintres, soit des œuvres typiques de petits maîtres. D’après la préface de Jean-Marie Dunoyer, il semble que Yvan Amez-Droz ait du se contenter « des miettes du festin » en raison de son arrivée tardive sur le marché, « au moment où les impressionnistes commençaient à atteindre des coûts excessifs ». Il semblerait en effet que la collection ait été constituée à partir des années 1930, soit au moment où le cours des impressionnistes était très élevé. Ainsi, cette méthode d’acquisition a pu être suivie, pour permettre à Yvan Amez-Droz de se ranger dans une vision « généalogique » de l’art, mais en fonction de ses moyens financiers et des coûts effectifs des œuvres alors mises sur le marché.

Texte de Jean-Marie Dunoyer
Dans le catalogue de 1980, Jean-Marie Dunoyer rédige donc sa préface de manière analogue à la démarche d’Yvan Amez-Droz, en citant les peintres dans un ordre généalogique. Il reste encore dans cette ancienne représentation de l’art et de son histoire. Cependant, lors de son énumération généalogique, la typologie choisie par Yvan Amez-Droz semble lui poser quelques problèmes. Hésitant, il observe d’abord une première distinction entre les grands peintres et les peintres moins connus. Dans un deuxième temps, confronté à cette problématique des noms, il relègue les peintres dits « marginaux », comme par exemple Jules Noël, Louis Charlot ou encore Camille Bombois, à la fin de sa préface en ne faisant que les énumérer sans les recontextualiser comme il l’a fait jusque là avec l’ensemble des artistes. De plus, il omet de mentionner un certain nombre d’œuvres et de peintres en raison de sa difficulté à justifier leur place au sein cette collection. Il assemble toutes ces œuvres inclassables dans son schéma intellectuel dans « le reste », le « non analysable ».

La nouvelle présentation du Legs Amez-Droz s’organise sur ce schéma de pensée :

La salle 4 présente le parcours généalogique du texte de Jean-Marie Dunoyer, débutant par les précurseurs (Corot, Boudin, Courbet), les impressionnistes (Monet, Sisley, Pissarro, Degas et Renoir), les post-impressionnistes (Bonnard, Seurat, Signac), et les fauves et expressionnistes (Derain, Vlaminck, Matisse, Marquet, Rouault). Dans la partie droite de la salle sont exposés au mur et dans les vitrines les peintres connus et dans la partie de gauche, les « moins » connus tels Albert Lebourg, Stanilas Lépine, Maximilien Luce, Odilon Redon, André Dunoyer de Segonzac, Roland Oudot, Heni-Théodore Fantin-Latour et Eugène Carrière, toujours en parallèle et par mouvement. La Barque-atelier, remarquable tableau de Monet, est située au centre de la salle afin de montrer le point de référence que fut l’impressionnisme, dans l’établissement de la collection d’Yvan Amez-Droz et dans le texte de préface de Jean-Marie Dunoyer.


La salle 5 met en valeur la question de la typologie, composante principale du Legs Amez-Droz. Ainsi, elle est réservée aux peintres délaissés et inclassables du texte de préface de Jean-Marie Dunoyer; c'est-à-dire les « petits maîtres » et les « non mentionnés ». Dans la première partie de la salle sont accrochées aux cimaises les œuvres classiques de Jules Noël aux néo-primitives d’André Bauchant et de Camille Bombois. La deuxième partie regroupe les peintres « non-mentionnés » dans la préface de Jean-Marie Dunoyer, tels Jean-Jacques Henner, Jean-Jacques Morvan, Louis Valtat ou encore Moïse Kisling et une œuvre attribuée à Paul Cézanne.
On y voit aussi les quelques œuvres de sculpteurs acquises dans ce legs, tels celles de deux artistes majeurs du tournant du siècle, aux démarches totalement opposées, Auguste Rodin et Aristide Maillol. Ainsi que deux petites œuvres magnifiques d’artistes plus atypiques, élèves de Rodin, tels L’Ours blanc de François Pompon et La Femme agenouillée de Louis Dejean.

 

Séverine Cattin, IHAM